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 Venise zigouillée

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Cathecrit
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MessageSujet: Venise zigouillée   Mar 5 Mai - 6:06

Ce monologue a été créé par Judith Magre en novembre 1986 au Théâtre du Rond-Point.
VENISE ZIGOUILLEE,
DeJean-Michel RIBES

Une femme élégante, œil noir, lèvres rouges.

J’avais le choix mais c’est par un jeune homme un peu gras, coiffé d’un bonnet de velours que j’eu envie de commencer. Ils étaient une centaine, bien alignés le long des murs de la salle du Grand Conseil, mais lui, avec son menton plié en deux, comme une paire de fesses délicatement assises sur un col de dentelle, son front jaune trop vernis et son petit air de chef-d’œuvre, il m’avait tout de suite agacée. Il paierait le premier. Je traversai la salle du grand conseil, toute sculptée, toute dorée, magnifique comme le reste, comme tout le reste, dehors, dedans, en haut, en bas, partout, l’air, le ciel, les rues, les églises, les maisons, les palais, les barques, les canaux, les pont en pierre, en bois, en marbre, -magnifiques, magnifiques-, sans compter l’eau qui redouble tout ça, qui dédouble le tout pour rattraper ceux à qui ça aurait pu échapper ; ceux qui tenteraient de s’échapper de la magnifique beauté d’Othello City, l’eau la leur rebalance encore un coup. A Venise, avec la flotte tout est magnifique deux fois ! On n’y coupe pas.(Un temps. Elle continue d’une voix maîtrisée.)Je me suis approchée de lui comme les autres, émue devant la perfection, la bouche entrouverte prête à soupirer, admirative, l’œil agrandi par son élégance, j’avançais planquant ma haine au mieux parce que cette fois, il ne m’aurait pas, ni lui, ni ses sublimes copains, si la place Saint-Marc, ni le Rialto, ni la Fenice, ni les pigeons, la Trattoria Pesaro, le Palais Balbi, ni les rats qui ici finissent par être séduisants tant ils sont pollués par le charme des vierges à l’enfant qui bordent partout les égouts… (un temps) Ma main ne tremblait pas… du tout. J’avais tout de même mis un gant par précaution, elle aurait pu succomber à la douceur de son regard, fondre, s’amollir, irradiée par sa fraîche beauté. Mais je lui avais mis une combinaison de plomb à ma main, elle ne tremblait pas, au contraire elle piaffait. Vas-y !

D’un seul coup, je lui fichai mon rasoir sous l’œil, et en poussant vers le bas, je lui découpai la joue puis le cou, puis je recommençai vers le nez que je tronçonnai en lamelles. Ah, taillader un Véronèse à trois heures de l’après-midi au cœur du Palais des Doges. Le voir se fendre, se casser, se cornir comme un vieux hareng, quel délice ! Quel air pur soudain ! Puis continuer avec deux tournevis sur les Tiepolo et les Titien, arracher la trogne douceâtre de Saint-Jean et celle, édentée, de Luc l’Evangéliste, déglinguer un triptyque, couper les fesse énormes des Grâces qui se pavanent devant Mercure, et s’apercevoir, à sept heures du soir, qu’il ne vous reste plus qu’à taillader une grande fresque du Tintoret pour que l’endroit soit désormais totalement inoffensif, sans risque… Plus de danger qu’il vous colle l’extase, l’ivresse du Quattrocento, la griserie des chefs-d’œuvre qui vous bouleversent la composition sanguine et vous exagèrent les sens. Parce que quoi ? Georges, quoi ? Il avait juste une petite bandaison pour moi, une fierté de la verge, un élan, une chaleur des reins, pas plus. Seulement, dans cette confiture de splendeurs, ça vous apparaît comme de l’amour et vous aimez, vous aimez, vous aimez, le cœur mis en apesanteur par le charme toxique des mosaïques, tandis que les perfides sonorités des campaniles à la tombée du jour, transforment petit-à-petit le type insignifiant qui vous tient la main en quelque chose de proche de l’idéal, sans compter les gondoles –les gondoles je les ai toutes coulées !-, les gondoles, dont la danse imbécile vous multiplie tout à fait anormalement le sentiment ! Parce qu’il était insignifiant George ! Oui vraiment ! Médiocre, piteux, quelconque !... Et ces angelots en stuc qui lui donnaient un sourire si doux, croyez-moi, ils ont giclé. (Un temps. Elle allume une cigarette.)

Le Palais des Doges s’est effondré vers 23 heures entraînant la Tour de l’Horloge qui dans sa chute a réduit en poussière la Basilique Saint-Marc. De la chance. Tout de suite après, j’ai attaqué à la masse une dizaine de parvis Byzantins, à minuit, l’arche brisée par la dégringolade de six apôtres en bronze, le pont des Soupirs se noyait, relâchant par une grille des souvenirs malodorants. A l’aube, le feu cramait la rive gauche du Grand Canal, l’église de la Salute péta d’un coup « boum », trop de somptuosités accumulées dégagent probablement un gaz ; le matin, l’Est, le Sud et l’extrême Nord agonisaient mais rien n’était gagné : les palais Rezzonico, Grassi et Dandollo étaient toujours bien vivants, beaux comme la peste, se fardant la façade avec la levée du soleil. Odieuse mascarade ! Il ne fallait pas traîner. Deux jours pour détruire Venise c’est juste. Serré même. Je devais la garrotter avant qu’elle ait le temps de réagir, de séduire, de tromper, de m’avoir à nouveau… Tuer Georges, bien sûr, aurait été plus facile. Quand, à notre retour d’Italie, il m’a quitté pour cette jeune femme rousse qui ressemblait à un dindon, j’ai hésité, j’ai même acheté un revolver. Pan ! Une balle au-dessous de ses gros sourcils noirs, en dix secondes, tout était réglé. Mais finalement, j’ai opté pour le massacre de Venise : la zigouiller ! C’était elle la garce, Le poison ! Pas ce pauvre branlotin qu’elle avait déguisé en amour fou ! J’ai pris le train lundi soir, jeudi matin le délicieux hôtel Danieli dont la grâce vénéneuse avait, pendant trois nuits, donné à Georges les traits de l’homme de ma vie, terminait de s’enfoncer dans la vase. Venise était rasée. Aujourd’hui, il ne reste que la lagune et la mer. Pourtant soyez tout de même prudents, n’y amenez personne. On dit qu’il y a encore risque de charme dans la région pendant au moins trente ans.


Dernière édition par Cathecrit le Mer 6 Mai - 1:54, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mar 5 Mai - 9:46

Et donc t'as tapé tout ça de mémoire? Chapo !

Si tu pouvais le mettre en plus blanc, j'arriverai à le lire entièrement.... Smile
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mar 5 Mai - 19:58

Désolée, je ne peux carrément pas lire.
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mar 5 Mai - 22:03

Yé mé toue les yeux ! du noir sur du noir, tssssss...
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mar 5 Mai - 22:56

Yé mé souis toué les yeux mais j'ai lu. Terriiiiiiiible !!!

Y a juste un passage que je n'ai pas compris dans le dernier paragraphe "relâchant par une grise...".
Et encore une histoire de harengs ! Décidément !!!
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mer 6 Mai - 1:47

Les filles... je n'ai jamais demandé une police si petite, ni du noir !
Les ordi me détestent, c'est sûr... On m'en veut ma parole... Suspect

Même que souvent, quand je poste ici, le texte est nickel et puis quand il réapparait après que j'ai cliqué sur envoyer, il y a des tas de retours à la ligne non demandés au départ.

Je vous jure, quand j'ai posté ce texte la police et la taille étaient .. ben normales quoi.

Scotland Yard, FBI, CIA, au secours What a Face affraid

Allez, bonne lecture ce coup ci.. T'as raison Lulu, terriiiiiible ce texte. Et c'est encore mieux avec un metteur en scène qui te le fait travailler.
Au fait, ça y est, je le sais en entier.


Dernière édition par Cathecrit le Mer 6 Mai - 1:58, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mer 6 Mai - 1:56

Ben là c'est parfait, cath ! on peut lire Smile
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mer 6 Mai - 22:26

Pour ton petit problème, Cath, j'ai le même quand je poste certains textes. Donc je clic d'abord sur prévisualisation, et je corrige ce qui doit l'être, les retour à la ligne, la taille des caractères, voire les couleurs. Puis j'envoie. Woula.
Quant au texte, yehhh, terrible, tu l'as dit. J'adore !
Mais y sont où les harengs ? Suspect
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Mer 6 Mai - 22:35

Ben oui, ils sont passés où les harengs, je ne les vois plus ??? Suspect
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Cathecrit
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   Jeu 7 Mai - 21:09

Hareng ! Hareng ! Petits pas tapant...

(Y sont dans mon sandwich ! oups...)
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MessageSujet: Re: Venise zigouillée   

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