LE CERCLE

Forum littéraire
 
AccueilPortailGalerieFAQRechercherS'enregistrerMembresConnexion

Partagez | 
 

 La vieille trogne

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
geho
Maître
Maître
avatar

Nombre de messages : 1290
Date d'inscription : 11/07/2007

MessageSujet: La vieille trogne   Mer 19 Jan - 21:36

La vieille trogne

Il trône à peu près au milieu de son pré carré le vieux chêne boursouflé, trapu et un peu tordu, entre la haie de sapins, le ruisseau, la pâture des chevaux et la route. Je le vois chaque jour clôturé de son barbelé sur piquets de châtaignier refendu, mais jamais occupé par un troupeau.
Au printemps, les jonquilles y font la ronde comme nulle part ailleurs dans le coin et pour l'instant, l'herbe verte et touffue domine autour de l'arbre velu de mille rameaux jaillis après la dernière taille au ras du tronc.
D'abord étêté sans doute il y a quelques dizaines d'années, il porte sur la cime un tire-sève, une branche qui est sensée tirer sa nourriture jusqu'au plus haut. Et plus bas un moignon, reste de la première grosse branche élaguée. Peut-être l'a-t'on laissée aussi longue pour équilibrer l'arbre : il a une fâcheuse tendance à dévier de la verticale et cela ne signifie pas que le vent l'a penché. Car il forme une esse orientée contre les vents dominants du nord ouest. Un géobiologue dirait que la racine pivotante, à l'image du tronc, s'est cherché un chemin évitant une source ou un courant souterrain maléfique.
Les avis sont partagés sur l'intérêt de ce fanion végétal qu'est le tire-sève, mais les scientifiques ont montré que les tailles sévères répétées, dont l'étêtage, amputaient les ragosses ou ragoles de la moitié de leur force de pousse. Entre sept et douze ans se passent entre chaque coupe. Les rameaux fournissaient les fagots pour le four à pain et le plus gros des branches les bûches pour le chauffage. Quant au tronc amputé, il fourmillait vite au printemps suivant de mille pousses nouvelles, des coupe-vent. Serrés en lignes sur les talus, les chênes encore appelés « d'émonde »voyaient l'un d'entre eux, tous les quatre ou cinq sujets, laissé se former en coupelle, en couronne au-dessus d'un beau tronc élevé à usage de bois d'oeuvre pour l'ébéniste. Le sort des trognes abattues allant de la poutre maîtresse au brise-lame comme on en voit encore sur la plage nord de Saint Malo, face au fort national. Pensaient-ils à en laisser comme garde-manger pour les pique-prunes et autres vers à bois friandises des pics épeiches ? Pour l'équilibre de la faune locale, ils auraient dû.
Tout arbre élagué de son bourgeon terminal, de son chef d'orchestre, et des mêmes bourgeons de ses grosses branches se trouve livré à une sorte d'anarchie...Certains auront vite fait le raccourci idéologique avec le fonctionnement d'un corps social. Une extrapolation trop hâtive, un arbre n'est qu'un arbre, même extraordinaire.
Que serait devenu notre roi isolé sans ces coupes ? Sans doute le plus gros arbre de l'Aubaudais et le plus bossu. Mais que signifie cette jachère autour de lui ? L'enfant a dit : le paysan y a peut-être enterré ses louis d'or !
Serait-il un vestige d'avant le remembrement, d'avant qu'ils fassent disparaître la plupart des haies bocagères qu'ils demandent de replanter aujourd'hui ?
Ou le Prince fermier trouve son bon plaisir, pour le nôtre, à offrir à cet arbre auquel il s'identifierait sa part d'espace vital.
Ou ce pédonculé est lié à un souvenir affectif et sentimental, quelconque pour nous et sensible pour l'agriculteur : un premier baiser, une sieste au chaud de la moisson, une gravure sur le tronc, un panier de victuailles englouti à la pause sous son ombre ? Il faudra bien finir par poser la question au propriétaire.
D'ici au moment où l'occasion s'en présente, émergeront encore bien des explications hypothétiques, fantaisistes, fantastiques de gros doigt d'ogre velu permettant d'en conter aux enfants du village, de perchoirs multiples à des migrateurs systématiquement de passage en cet hôtel, de danseuse un peu en formes, idole du paysan rêveur, de la dernière dent d'un peigne à vent...
Ainsi naissent les légendes : faute de savoir et à force de rêves.


Dernière édition par geho le Dim 30 Jan - 12:53, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
filo
Admin
Admin
avatar

Nombre de messages : 2058
Signe particulier : grand guru
Date d'inscription : 06/07/2007

MessageSujet: Re: La vieille trogne   Mer 19 Jan - 21:53

Ton univers, autant réel que littéraire, prend de plus en plus racine dans la faune et le terroir naturel, je remarque, comme si ta vocation avait toujours été celle-ci, mais que tu avais enfin décidé de t'y adonner totalement. Et c'est très précieux.
Ici, ce texte pourrait ne pas avoir sa place en section poésie, car pas un poème, mais finalement, vu l'impression et les émotions qu'il laisse à sa lecture, je l'y trouve bien à sa place tout de même !

_________________
.
Ici maintenant
sitôt dit sitôt enfui
as-tu profité ?

http://filosphere.com
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://cercle.4rumer.com
constance
Prophète
Prophète
avatar

Nombre de messages : 4029
Date d'inscription : 07/07/2007

MessageSujet: Re: La vieille trogne   Jeu 20 Jan - 0:51

Cette précision d'astronome de la terre m'enchante,. Je visualise fort bien cet arbre, les bourgeons, l'orientation des branches, les vents qui l'entourent et les fleurs qui l'encerclent.
C'est tout un monde que tu nous décris et j'abonde dans le sens de filo pour dire que tu as trouvé une voie (une voix?) d'inspiration spontanée dans la nature.
Je dirai bonjours de ta part au petit chêne qui a pointé le nez dans le jardin il y a quelques années, et qui prospère si bien que nous allons devoir confier sa taille aux élagueurs pour la deuxième fois. Taille douce et anglaise, s'entend.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://eaux-douces.bloxode.com
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: La vieille trogne   

Revenir en haut Aller en bas
 
La vieille trogne
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» la plus vieille horloge de Paris
» Vieille glycine
» Une adorable petite vieille
» Réparer (ou pas) ma (vieille) Gaggia
» Vieille bicoque

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
LE CERCLE :: ECRITURE :: Poésie-
Sauter vers: