LE CERCLE

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 photo 34

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geho
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MessageSujet: photo 34   Mer 23 Nov - 23:35

Photo 34

Le seul nom que je peux donner à cet instantané en noir et blanc affiché devant ma table. Il porte ce numéro en bas à gauche. On trouvait ce genre de prises de vues affichées dans les trains d'avant, encadrées d'une baguette en inox. Un moyen de soulager la conversation et la lassitude de fixer les autres passagers, par la rêverie, quand, des places assises au plus près du couloir, il fallait se tordre le cou pour regarder le paysage défiler ou quand la vitre ne laissait apercevoir que le trou noir de la nuit, la brume ou la pluie.
Cette photo me transporte à chaque repas dans une vallée de montagne. Du haut du coteau dominant un village aux toits d'ardoises et dont émerge une petite église romane à deux clochers carrés, la vue glisse dans la courbe d'une vallée ensoleillée , barrée d'un massif enneigé. Le ciel est réduit à la portion congrue. Le champ, la haie , le village, les bois, les alpages et les sommets dentelés prennent l'essentiel du cadre.
Jour après jour sont venues des questions : l'époque, la saison, les noms du hameau et de la vallée ?
Les quatre personnages au premier plan, deux hommes et deux femmes dont l'une fait face à l'objectif sous son large chapeau de paille et sous sa longue blouse de coton uni.
Brune et jolie la jeune femme interroge par son regard. Etonnée, admirative ? Peut-être la bru du couple assis face à elle. L'homme porte un béret et l'aiguillon, la femme plus âgée le chapeau. Elle porte une écharpe sur les épaules et lui un tricot. A droite, assis aussi face à elle, l'homme plus jeune est en bras de chemise et porte un béret de façon moins traditionnelle que l'autre : une manière de se démarquer ?
Je reviens à la fille : elle se tient de la main gauche l'annulaire de la main droite comme lorsqu'on tourne la bague enfilée sur le doigt parce qu'il vous dérange : la transpiration ou le gonflement liés à l'effort, ou déjà l'insupportable face à la famille solidaire et pesante et aux travaux pénibles de la terre ? On la croirait prête à jeter cette alliance et implorant l'observateur d'un prétexte pour le suivre.
Mais ne met-on pas l'alliance à la main gauche ? Le cliché aurait été développé à l'envers ? Possible car ce soleil venant de la gauche indique une vallée du sud-ouest vers le nord-est. Improbable pour une région qui semble celle des Pyrénées françaises : la girouette est un coq. Trois autres clichés de la même série montrent les remparts de Carcassonne, l'église Saint Sernin de Toulouse et un magnifique tympan d'art roman. Les pignons de la dernière maison, appareillés en escaliers de pierres plates confirment la localisation dans la Haute Garonne, l'Ariège ou les Hautes Pyrénées.
A la portée de l'ombre et à ce panier de pique-nique, ce serait bien l'heure du déjeuner. Aux arbres encore feuillus, aux premières neiges et aux fanes de pommes de terre, on pense à la fin de l'été. Les arbres plus haut sont déjà dénudés ou ont la clarté des couleurs de l'automne. J'avais d'abord cru au printemps au vu du labour en cours, mais quelques pommes de terre au sol m'ont ramené à l'été, comme les arbustes de la haie, les arbres fruitiers derrière les maisons et les hautes herbes.
A droite du groupe, deux bœufs cornus sont attelés à une araire en bois et une seule ligne électrique aux vieilles poupées de faïence semble attachée à la première maison. Ajoutons à ces indices les tenues vestimentaires et le noir et blanc pour nous situer dans l'après guerre des années cinquante.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur les niveaux de construction successifs des clochers, de l'abside et des absidioles et peut-être qu'une loupe aiderait à distinguer des animaux dans la montagne, à reconnaître les fruits et les pierres, l'organisation des espaces et à en savoir plus sur le repas et sur ce regard si infime dans l'ensemble et portant tant de questions. Sur cette bouche entrouverte enfin qui ne lâchera jamais ses mots.
Le soleil protège encore des pensées tournées vers les rigueurs futures et comme une grande coulée d'ombre noire descend de la montagne du second plan pour équilibrer les valeurs trop aveuglantes des toits brillants et de la neige, tout là-haut.
J'ai une obsession : trouver le nom de cette vallée. Après de vaines recherches sur les églises romanes des Pyrénées, je regarde encore cette photo 34, lui priant de révéler d'autres secrets.
Pourquoi ? Peut-être un lien inconscient me noue à ce monde d'avant, peut-être m'importe l'histoire de cette famille, peut-être voudrais-je leur parler, rejouer ce déclic, et au-delà des textures bavardes mais encore si muettes, entendre et sentir cette fin d'été-là, son parfum de terre respectée, son sentiment d'enfin la guerre tuée, son trop plein de douceur avant l'hiver.
Peut-être faudrait-il lui laisser son mystère. Un grand point d'interrogation comme un crochet permettant de s'attacher à l'imaginaire. Peut-être.

Je le savais confusément, cette photo me happait vers mes origines pyrénéennes. Elle n'a pas été tirée à l'envers et a été prise dans l'axe est-ouest, légèrement orienté sud-ouest. Ce qui confirmerait que les paysans photographiés sont des émigrants espagnols dont les épouses portent l'alliance à la main droite. Peut-être vivent-ils encore là ? Les plus jeunes auraient aujourd'hui entre 85 et 90 ans peut-être.
Cette église n'est pas anodine. Elle est celle du village de Saint Aventin en Haute Garonne. Une construction romane des XIème et XII ème siècles disproportionnée par sa taille à celle de ce petit village de 88 habitants actuels.
C'est qu'il y en a à dire sur ce site, placé sur un des chemins de Saint Jacques de Compostelle, sur une voie romaine et sur un chemin de transhumance préhistorique. On trouve dans la construction de l'église des pierres et sculptures de réemploi : autels aux dieux Abellio et Aherbelste entre autres et une stèle représentant des jumeaux. Abellio, transcription d'Apollon a pour sœur jumelle Artémis dont le préfixe « art » signifie « ours ». Un ours qui nous ramène à la légende d'Aventin : il se serait fait l'ami de l'un de ces plantigrades en lui tirant une épine du pied.
Emprisonné par les maures irrités par ses prédications, cet ermite se serait évadé en sautant d'une haute tour, laissant la trace de son pied dans une pierre conservée dans la chapelle élevée à son nom
à l'endroit où un taureau grattant le sol l'aurait faite découvrir à son berger. Repris et décapité, il se serait transporté avec la tête dans les mains jusqu'à cette empreinte. Ses restes récupérés sous la pierre ont été emportés par des bœufs jusqu'à l'emplacement où fut élevée l'église.
La présence même des bœufs sur cette photo renverrait-elle à l'entière conscience de la légende par le photographe ?
Plus tard , son invocation aurait protégé le pays de Bénasque d'une épidémie de peste. Et jusqu'à la révolution, cette église contenant des reliques du saint incluses dans un buste magnifique a été un haut lieu de pèlerinage pour le val d'Aran voisin et pour l'Aragon.
J'ai lu cette phrase dans ma recherche : « le Christ en gloire dans une mandorle », à propos de la description du tympan roman de cette église. Fi des résonances confessionnelles, elle a sonné comme une merveille à mon oreille. La mandorle d'origine italienne est la forme de l'amande.
Un mystère levé en fait surgir bien d'autres. Entre maures, romains, ibères et autres peuples de passage ici, les liens et échanges, pacifiques ou agressifs, situent ce lieu comme un riche entre-deux dont les traces restent à fouiller dans les noms, dans les pierres et dans leurs images gravées.
J'ai choisi cette illustration pour sa perspective en élévation vers des neiges comparables à la pureté de l'absolu, elle a une aura irisée de racines, de mélange de cultures, de mort de guerre, de passages innombrables, d'histoire de famille paysanne, d'écriture paysagère, de légendes, symboles et idéaux ramenés aux croyances. Savait-il, ce reporter, la portée et les échos de son point de vue figé dans ce cadre ? J'en doute. Y aurait-il autant à lire dans chaque document ? Je n'en doute pas. Les bagages que chacun porte dans son expression sont démesurément variés et inconscients. Nous ne sommes que des passages, des passagers et des passeurs malgré nous, paradoxalement infimes et si riches.
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geho
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MessageSujet: suite 1   Mer 23 Nov - 23:36

Je n'en ai pas fini. Encore une magie,-oserais-je « imagie »?-, éclate de cette photographie, à tout coup l'oeuvre d'un professionnel qui n'avait pas l'oeil dans sa poche, ni le compas, le fil à plomb, le sens de l'équilibre et de la mise en scène. Et pourquoi n'aurait-il pas eu une certaine vision cosmique de la réalité à cette époque où un Jean LURCAT créait le chant du monde ?
Sans hésitation, le sujet est l'église dont le clocher principal définit au centre l'axe vertical et pointe sa flèche vers les neiges pures là-haut près du ciel vierge, au-delà de la face sombre de l'ubac d'une pemière montagne boisée que l'oeil doit franchir, -comme la vie?-, pour atteindre les sommets.
L'horizontale déclinée par les étages des clochers est introduite par les lignes de faîtage et de gouttières des premières maisons de part et d'autre de l'édifice, comme la corde d'un arc.
Trois obliques, en succession dans le premier plan amènent à l'église. La première, limite du champ labouré, étage les personnages de dos et les bœufs debout. La seconde, plus bas dans le champ, plus haut sur l'image, parallèle à la première, souligne de noir une haie et ses herbes folles. La troisième, amorcée par le faîtage d'un toit, encore parallèle aux deux autres, s'interrompt pour laisser se nicher le monument et reprend vigueur le long d'un toit de grange qui nous amène au fond de la vallée de la Neste et au bord droit de la photo, aux deux tiers de sa hauteur. Elle rebondit vers la gauche et vers le haut, reprenant sous elle l'ensemble des valeurs sombres éparpillées aux premiers plans pour faire éclater la ligne des crêtes et ses taches contrastées de roches et de neiges.
Une oblique secondaire, moins pentue, moins ferme, tracée par les limites de champs et de haies, rejoint le bord droit du cadre et le fond de la vallée. D'autres, en avant, fournies essentiellement par les constructions, la cime des arbres, les ombres portées, viennent distraire ce qui serait trop de géométrie.
A part le monde animal sauvage, sans doute présent mais invisible, tous sont représentés ici, du végétal au minéral, naturels ou pris en main par l'homme : pierres, animaux, paysages et plantes, pour son besoin de nourritures, terrestres et spirituelles.
L'artiste, comment dire moins, a déconstruit l'offrande faite à son regard et reconstruit une vision du monde datée. Au pied du col de Peyresourde, mais pas aveugle, sous l'été de la St Michel, voici le Travail, comptant la récolte et l'espoir, la Famille dont un doigt démange,- pas naïf tout à fait le bonhomme-, et la Patrie, céleste cette fois, mis en scène là où une belle éclaircie, jusqu'au blanc pur, s'extrait des ombres dominées.
Pure spéculation peut-être. Vue autrement l'oeuvre dit simplement un bel écrin fait au chef d'oeuvre de l'art roman, l'un des premiers de la région.
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geho
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MessageSujet: suite 2   Mer 23 Nov - 23:37

Lettre à Monsieur Léon TINE, maire de Saint AVENTIN,
Monsieur le maire,
Permettez moi de vous détourner quelques instants de vos activités habituelles et sans doute nombreuses pour vous conter une histoire qui concerne votre charmante petite commune.
Il est juste question de vous distraire, si cela vous agrée, et peut-être de vous intéresser.
Excusez-moi, je dois prendre un détour avant d'arriver au fait.
Les laboratoires pharmaceutiques ont la bonne idée de nous concocter des molécules parfois bénéfiques qu'ils nous font payer cher pour leur plus grande aise, et parfois nocives quoiqu'aussi onéreuses. Mais ils ont encore la pratique de gâter leurs distributeurs, en particulier leurs médecins, sans toutefois les rémunérer de leur travail de vendeurs-prescripteurs, de menus cadeaux de bon goût.
Ainsi un docteur en médecine de Rennes, hélas décédé à ce jour, accumula livres, revues et documents durant toute sa carrière honorable, laissant à sa famille en partant le soin de trouver une bonne volonté qui la débarrasserait d'un amoncellement désormais encombrant.
Un ami, animateur d'un service de prévention auprès de publics marginalisés,-notre société continue hélas de produire du mal vivre pour lequel nos susdits laboratoires n'ont pas encore trouvé de médecine efficace-, reçut par un élan de solidarité la mission rémunératrice, à minima s'entend, de procéder à ce débarras, et fut laissé libre de faire ce que bon lui semblait d'une camionnée de paperasses.
Récupérateur et curieux dans l'âme, un brin conservateur comme tous les taureaux (on verra plus loin pourquoi je parle de cet animal ici zodiacal), ce cher ami Jacques procédait au tri de la marchandise quand je lui rendis visite pour un motif oublié qui n'a d'ailleurs pas d'intérêt dans cette histoire.
Moi-même à l'affût de curiosités du passé qui puissent inspirer ma rêverie de Poisson, je sous- récupérais ce jour-là quelques revues, reproduction d'art et photos anciennes dont je vous passe le détail, (je vous entends soupirer d'aise).
Parmi ces dernières plus que par les autres, je me suis trouvé attiré, happé même est plus juste, par une prise de vue en noir et blanc numérotée 34 et représentant une église romane nichée dans son paysage de montagne, neigeuses à l'horizon.(vous commencez à voir où je veux en venir).
Au premier plan, un groupe de quatre personnes, dont une femme debout face à l'objectif, fait la pause du déjeuner,-c'est ce que semble indiquer la portée des ombres-, au milieu d'une parcelle de pommes de terre à moitié retournée depuis le matin. Deux bœufs paisibles attendent que les paysans veuillent bien les aiguillonner et remettre en fonction leur outil de bois, -une araire?-.
Emu par la beauté de ce paysage, de la scène bucolique et de la petite église, j'encadrai le cliché et l'accrochai dans ma cuisine. Chaque matin, je pouvais désormais méditer à souhait et longuement, sans oublier de me nourrir, devant ce cadre magnifiquement mis en valeur par les lumières de septembre sans doute, me consolant tant bien que mal de la platitude à peine plissée de ma Bretagne adoptive.
Elle ne me lâcha plus cette image. Et d'explorer ses détails, et d'imaginer une foule de questions posées par l'époque, la saison, l'agencement paysager, les relations internes à cette famille figée dans des attitudes parlantes, les phases et l'époque de construction de cette belle église, la situation de cette vallée, le nom de ces montagnes et enfin de ce village que je situais dans les Pyrénées d'après le détail architectural d'une grange au second plan.
Vous le savez maintenant, il s'agit d'une vue sur l'église et sur le village de St AVENTIN et avouez cocasse que ce soit un taureau qui me l'ait dénichée comme celui qui déterra la trace du pied de votre saint local dans une pierre d'alpage. J'espère que le rapprochement s'arrêtera là, car sous la pierre, à ce que j'ai lu, il y avait une tombe.
Quoique je peux dire que sous celle-ci, j'ai retrouvé la trace de mes racines familiales maternelles issues du Comminges et de la Barousse du nom de Ribes!
Cette photo, prise sans doute par un professionnel dans les années cinquante, (on y voit un fil électrique alimenter la maison du premier plan mais le travail des champs n'est pas encore mécanisé), est remarquable dans sa construction, son cadrage, sa profondeur de champ et ses lumières. Encore par les détails riches de l'histoire qu 'elle peut nous livrer d'un site, d'une époque, d'un aménagement paysager...jusqu'au mode de nourriture de ses paysans.
J'en viens, si vous avez gardé quelque patience, à la démarche de cette lettre.
Peut-être parmi ce groupe familial, un des couples semble assez jeune et devrait avoir aujourd'hui entre 85 et 90 ans, reste-t-il des survivants qui pourraient être intéressés par ce document qui d'une certaine façon appartient à leur intimité.
Je pense cela parce que moi-même toujours gourmand de ces choses qui nourrissent la connaissance de mes racines.
Mais quelle est cette famile ? La jeune femme tient de la main gauche une bague enfilée sur son annulaire droit : serait-ce une famille émigrée de l'Espagne proche en guerre civile où l'alliance se porte à la main droite ?
Pouvez vous m'aider à la retrouver ?
Faut-il préciser que je ne cherche pas à en tirer un profit autre que moral ? Voilà, c'est dit.
Bien que navré à la pensée de me séparer de cette séquence de vie montagnarde chère à mon enracinement pyrénéen, à mon amour de la nature, de la belle ouvrage et à la qualité de mon petit déjeuner, je serais heureux de retourner à cette famille ce moment de souvenir qui devrait humainement et naturellement leur revenir.
Cet autre indice pourrait vous aider : les braves gens sont occupés à exploiter une parcelle qui se trouve sur le coteau attenant à une maison axée nord-sud et construite immédiatement derrière le petit cimetière annexé à l'abside de l'église(à l'est si je ne me trompe pas).
J'attendrai votre réponse avec impatience avant d'avoir le plaisir de faire halte dans ce village si chargé d'histoire, de passages et de légendes, et d'y reprendre une photo à l'été de la St Michel qui me permettrait de retrouver l'indispensable ambiance champêtre de mes repas et de prolonger ce lien désormais cher avec votre beau pays.
Avec mes salutations cordiales,

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geho
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MessageSujet: suite 3   Mer 23 Nov - 23:38

Il faudra qu'elle fasse vite. Prétextant des douleurs abdominales, Mercédes annonça qu'elle devait passer par la maison.
« Je t'accompagne » lui dit Paul.
« Non merci Paul , je pense que cela ne va pas durer, je vais me faire une tisane. »
La mère de Paul sourit en pensant « petite nature, va !» et tout haut avec rudesse : « ne traîne pas, faut finir d'arracher avant la nuit. »
Il était 13 heures 30 au soleil, il leur restait environ 5 heures avant que l'ombre ne rende le travail pénible et ne permette plus aux pommes de terre de se ressuyer. Plus de la moitié du champ restait à récolter malgré le travail commencé à l'aurore. Les bœufs s'étaient montrés plus lents qu'à l'accoutumée. Peut-être parce que le père n'avait pas décoléré ce matin. A la fin septembre, le beau temps peut briller, les jeux sont faits et l'espoir se compte à chaque pied de tubercules. Maigre cette année, comme le regain et la première coupe de foin à cause du printemps tardif et d'un été très moyen. Et cette neige déjà si bas annonce un hiver précoce.
Après un premier cliché, le photographe derrière eux recharge un film et choisit d'autres filtres. La chaleur de cette fin d'été provoque une évaporation. Un écran où chaque gouttelette diffuse et sature la lumière, masquant l'horizon majestueux des pics blancs.
Elle a couru. Essoufflée et fébrile, elle a regroupé dans son grand châle noir le peu de vêtements que la belle famille avait bien voulu lui procurer avec parcimonie, changé de chaussures, ôté la blouse dix fois ravaudée qu'on lui avait « confiée »comme une chasuble précieuse. Dans le tiroir de la commode en mélèze, elle a échangé son alliance contre sa petite chaîne en or où pendait un petit crucifix : tout ce qu'il lui reste de son passé avec ce châle de laine. Avant de glisser le bijou dans sa poche, elle a baisé la croix et prié intérieurement : « aide- moi Seigneur, aide-moi, je t'en prie. »
Elle a couru encore à travers le petit village vide à cette heure de ses habitants tous occupés aux champs pour rejoindre la voiture du reporter. Haletante, elle s'est assise contre la portière passager, entre la traction avant noire et le mur de pierres.
« Il aura pitié de moi, il me comprendra, il m'emmènera » s'est-elle répété en reprenant son souffle.
Le reporter a sursauté quand Mercedes s'est brutalement relevée.
« emmenez-moi, s'il vous plaît, emmenez-moi ! »
« Mais où  et pourquoi ? »
« Ne me posez pas de questions, s'il vous plaît, emmenez-moi jusqu'à la première ville où vous passerez. »
L'homme interloqué la fixa pesamment, vit sa supplication pressante, comprit sa détermination et lui dit en ouvrant sa portière : « monte !».
La Citroën disparut sur la route du col de Peyresourde. On ne revit jamais Mercedes au village...

C'est la Saint Michel en cette fin d'été 2012 et Paul a fêté ses 90 ans en début de mois. En cotte de travail comme tous les jours désormais, le béret vissé sur sa tête chauve, une main posée sur sa canne en frêne, il triture de l'autre, dans sa poche, un anneau d'or et a le regard perdu dans la montagne. Il rumine encore cette histoire qu'il s'est inventée, ce scénario lui donnant à imaginer le départ de sa femme il y a maintenant soixante ans.
Il a recherché ce photographe, il l'a retrouvé, par hasard, un jour de foire à Luchon. Il l'a secoué pour connaître la vérité. L'autre lui a lâché des bribes mais il n'en savait pas plus : après avoir terminé son reportage à Loudenvielle par quelques prises de vue du pic Schrader, il avait emmené la fille jusqu'à Toulouse où il rejoignait son agence. Il n'avait pas posé de questions et avait déposé Mercedes, dont il ne connaissait pas même le nom, à côté de la gare.
La gendarmerie ne l'avait pas beaucoup aidé. Mercedes RIBES n'a jamais été signalée sur le territoire national. Avec, seules, une description sommaire et ce morceau de photo finalement cédé par le reporter où elle apparaissait à peine, le visage à l'ombre d' un chapeau de paille, se tenant du pouce et de l'index gauche la bague à l'annulaire de sa main droite et le pied gauche lancé pour faire un pas vers la sortie du champ, il aurait fallu un concours magistral de circonstances pour la retrouver.
Peut-être d'ailleurs avait-elle rejoint l'Espagne, son pays natal.
Paul avait parcouru Toulouse dans tous les sens, épiant les regards, stationnant longuement sur les terrasses des cafés où mieux observer les passages. Il avait cherché l'intuition aux quatre coins de la gare, montré et remontré le bout de photo jaunie.
Il était aussi allé à Barcelone, la ville d'où venait sa femme, sur le port, sur les ramblas, à la gare. En vain.
Mercedes était arrivée à Saint Aventin avec un convoi de la Croix Rouge en 1937. Elle avait 7 ans, lui 14. Les parents de Paul l'avaient accueillie. Elle semblait un peu perdue, triste, semblait ne pas avoir d'histoire, comme accouchée de la montagne ou même de la camionnette qui l'avait amenée ici . Des jeux d'enfants, ils étaient passés à ceux d'adolescents jusqu'au jour où a germé l'idée chez Paul d'en faire sa femme. Elle s'était bien intégrée à la vie et au travail de la petite ferme, elle était jolie, discrète et efficace. Pas farouche avec ça, même si un peu retenue quand il l'avait prise, la première fois, sur le foin dans la grange, à la Saint Jean. Elle avait un peu bu se rappelait-il. Les parents avaient dit : « il faut se marier », c'était fait en octobre, Mercedes avait tendu naturellement la main droite pour l'alliance et dans son trouble, Paul ne l'avait pas même remarqué. C'est la mère, après, mais Mercedes avait tenu bon. Et un an après …
La mère a été dure avec elle se disait Paul, trop dure. Pourquoi le père ne disait rien ? Elle était de la ville, peut-être que la vie et le travail à la montagne...
« Bonjour Paul ! Ca va bien ?  Toujours à la fenêtre ! T 'attends quelqu'un, pardi ? »
Paul a sursauté. Le maire venait d'entrer, sans frapper comme d'habitude, le sortant brutalement à chaque fois de sa rêverie.
« J'ai une surprise pour toi ! »
« c 'est bien la première fois ! Mais tu pourrais pas frapper, nom d'une pipe, tu m' fais tout l' temps affoler le palpitant ! »
« Allez, allez, t'as un cœur de jeune homme ! Tiens, je t'apporte une vieille photo. Tu devin'ras jamais comment je l'ai récupérée ! C'est bien tes parents et toi, là, de dos à côté des bœufs ? »
Il montre au même moment l'épreuve à Paul.
«  ah, nom de Dieu, t'appelles ça une surprise ! »
Paul s'empare du document et le déchire avec rage.
« Mais enfin Paul, mais enfin ! »...
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geho
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MessageSujet: suite 4   Mer 23 Nov - 23:50

Saint Aventin, mardi 22 novembre, conseil municipal

« Mes amis bonjour, si vous le voulez bien, nous allons commencer le conseil.
En dehors de quelques petits aménagements budgétaires qui permettraient de réparer une fuite apparue dans l'abside de l'église et de l'établissement des tarifs du camping municipal pour la prochaine saison, je n'ai pas grand'chose à vous proposer à l'ordre du jour.
Vous avez dû vous interroger sur le point : « photo 34 ».
J'ai reçu ce matin au courrier une lettre originale d'un certain G. H., habitant Guignen en Ille et Vilaine. Elle est un peu longue, mais laissez moi vous la lire. Je ne sais quoi faire de cette histoire. »
Léon lit.
Rires et chuchotements dans la petite salle.
Le plus ancien dit : « si je comprends bien, il parle du champ où les Bertrand ont construit une maison et un hangar...ça fait bien 20 ans maintenant et c'est Paul Larbouste qui leur a vendu la terre. Une belle affaire pour le pauv'gars qu'avait bien du mal à joindre les deux bouts avec sa petite retraite. C'est quand même scandaleux qu'un paysan qu'a travaillé dur et longtemps ait pas les moyens de vivre avec sa retraite ! On fait pas ça aux fonctionnaires ! Où est la justice ?
« Tu t'emballes, Jeanjean, mais c'est pas le sujet. » 
« Ben après, je ne sais pas, moi. Drôle d'histoire, drôle d'histoire. »
« Tu crois pas que c'est une blague », dit Martine avec prudence.
« Cela n'en n'a pas l'air. »
« On laisse ça tomber » dit Marcel, « ça va remuer des vieilles histoires et on a autre chose à faire, voilà ce que je dis. »
«Ce gars-là paraît honnête et après tout, on n'a pas trop de documents anciens sur le village », dit Léon. « Mais qu'est-ce que tu veux dire avec tes « vieilles histoires » ?
« T'es pas au courant, toi ? »
« Non ».
« Et vous autres » ? dit Marcel
« Non, on voit pas de quoi tu parles ».
« C'est ma mère qui m'en a parlé », dit Marcel, « elle lorgnait depuis toujours sur le gars Paul et un soir de fête votive, elle a entrepris le bonhomme dans un coin de la salle des fêtes. Vous l'avez bien vu, c'gars-là était toujours comme ailleurs et pourtant y avait pas son pareil pour le travail. Toujours la meilleure récolte, on était jaloux, nous autres. Même aux pires années, à se demander comment il faisait... Robert l'a plaisanté un jour au café en lui demandant s'il leur donnait pas de l'E.P.O. à ses patates comme aux « chargés » du Tour qui passent par là tous les deux ans... »
« au fait, Marcel, au fait s'il te plaît, on n'est pas à la veillée » dit Léon.
« Attends, attends, je sais pas si je peux vous dire ça, moi, je pensais que tous savaient. C'est comme qui dirait un secret de famille et ton scribouillard, c'est pas à nous qu'il propose une photo, c'est à Paul et tel qu'il en parle dans sa bafouille, j'ai fait tout de suite le rapprochement avec l'histoire de la mère et je sais pas si c'est bon pour notre ancien de lui remuer la tête avec ce truc. »
« Quel truc » ?
« Ben c'te photo dont on cause, là ! »
« Marcel, tu sais bien que ce qui se dit ici ne sort pas de la salle ! »
« Ah oui, tu crois ça, pauvre naïf ! C'est pour ça que la femme à Robert m'a fait des commentaires sur nos dernières discussions ! »
« Tu vois ma femme, toi ? »
« Tous les jours, mon ami... à la boulangerie. »
« Messieurs, messieurs, revenons au sujet. Je vous propose de voter à main levée pour décider si on donne une suite à cette affaire ou pas. Qui est contre une réponse à notre breton ? »... « 2 voix », « Qui s'abstient? »... « personne... qui est pour » ? ... « 10 voix pour ».
« Marcel, tu vois bien que pour savoir quoi répondre à ce brave homme, il faut que tu nous dises ! »
« Je me demande quand même si vous êtes pas tous un peu des commères à l'affût, on se croirait au lavoir. » Brouhaha de protestation dans la salle.
« Mon ami, tu vas trop loin », reprend Léon, « excuse-toi s'il te plaît ! Et viens en aux faits ! »
«Des excuses ? J'ai insulté personne ! ... Faudrait que je demande d'abord à la mère si elle est d'accord pour qu'on en parle, non ? »
« Ta mère, elle sait plus où elle en est pour son ménage, qu'est-ce qu'elle va comprendre de ce que tu vas lui demander ? »
« Dis qu'elle est folle tant que tu y es ! Elle comprend encore tout, monsieur, c'est pas comme la tienne ! »
L'instituteur : « du respect, messieurs, du respect, nous sommes en conseil ! Je demande à chacun de garder son calme, on ne va pas s'embrouiller pour une simple affaire de vieille photo ! »
Silence boudeur.
Léon reprend la parole : « Marcel, j'oublie ce que tu viens de dire, venons en aux faits. »
Marcel, renfrogné, boude.
« Allez Marcel, dis nous ce que tu sais » dit la salle en choeur et le maire d'ajouter : «  je demande l'engagement solennel de tous sur le fait de rester discret sur cette affaire. » Tous acquiescent.
«  Marcel, tu as l'assurance que rien de cette discussion ne sortira d'ici. Alors, s'il te plaît, parle ! »
Marcel se racle la gorge et raconte enfin : « c'est une histoire qui remonte à 37. Les parents de Paul ont accueilli une jeune réfugiée espagnole de 7 ans, orpheline. Avec bien du mérite parce qu'ils n'avaient pas le sou pour. De fil en aiguille notre Paul s'est amouraché, on les a mariés, et un an après, la petite foutait le camp avec un photographe de passage. Le Paul s'en est jamais remis. Voilà ! »
Robert : «  c'est qu'une histoire de cocu ? Et tu nous fais tout ce cinéma quand la moitié du village en a eu des toutes pareilles ! » Il rit.
La moitié de conseillers se lèvent, outrés. L'un deux dit « si c'est pour entendre ce genre de commentaires, on s'en va tout de suite. »
« Attendez, attendez, »dit Robert, « c'était une façon de parler !» Tout le monde s'assied de nouveau en grognant quand une petite voix dans le fond ajoute : « quoique ! »
« Madame Saccourvielle, je vous en prie, ne remettez pas de l'huile sur le feu, qu'on avance ! » dit le maire.
En fin de compte il fut décidé de ne pas donner l'adresse de Paul au correspondant breton. Le maire se chargerait en personne de lui remettre le document précité de manière à éviter un nouveau traumatisme dommageable au dit vieillard que l'instituteur a demandé de ménager psychologiquement. L'unanimité, moins une abstention, celle de Marcel, se porta sur cette décision.
On put passer au budget municipal.





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